Louane, 46, secrétaire, 2 filles, 18 et 20 ans, mariée pendant 23 ans, séparée depuis 2 ans.

Le début
Nous nous sommes connus à l'école de commerce (nous étions dans la même classe) et nous avons commencé à sortir ensemble lors d'un camp de ski en 1976. Deux ans plus tard, après avoir fini nos études, nous avons dû changer de ville, car nous y avions trouvé du travail. Et c'est tout naturellement que nous avons emménagé ensemble en 1979. Nous nous sommes mariés en 1980.

23 ans de mariage
Nous avons eu deux filles lors de notre mariage. Je peux dire que j'ai vécu heureuse pendant toutes ces années. Mon mari a toujours été très présent. On peut dire que c'était un très bon père, parfois plein de principes, mais toujours à l'écoute de ses deux filles.
Pour moi, il n'était pas comme les autres, ce n'était pas un "macho", imbu de lui-même, un mâle persuadé de sa supériorité, mais il était différent. Il était plus sensible, il aimait jouer avec ses filles quand elles étaient petites, il n'aimait pas le foot, mais s'intéressait au patinage artistique, à la gymnastique artistique et à la natation synchronisée.
Au niveau sexuel aussi, il était à l'écoute de mes désirs, ne me forçant jamais si je n'avais pas envie.
Je pense que pendant toutes ces années, il ne m'a jamais trompée, mais comment être sûre? Et cela a-t-il de l'importance maintenant?

Le Coming out
Avec l'arrivée d'Internet à la maison, je voyais que mon mari était de plus en plus souvent à l'ordinateur et quand j'arrivais par hasard, il fermait précipitamment la fenêtre Internet sur laquelle il était. J'ai commencé à avoir des doutes de plus en plus grands et quand je lui demandais ce qu'il me cachait, il disait que chaque personne a le droit d'avoir son jardin secret. Mais là, je sentais qu'il y avait plus que cela.
J'ai insisté pour savoir ce qui se passait et là, il m'a avoué m'avoir trompé l'été précédent avec un homme qu'il était allé chercher dans les toilettes de la gare.
Ce fut pour moi comme si le ciel me tombait sur la tête. Je me suis tout à coup sentie vide, je n'étais plus personne. Mes rêves de petite fille, trouver le prince charmant, fonder une famille et vivre avec lui jusqu'à la fin de mes jours, tout ce que j'avais construit, tout cela a été anéanti.
Comment l'homme que je trouvais si sensible, si tendre, si doux, si attentionné avait-il pu aller chercher sa première aventure dans les toilettes de la gare?
En plus les filles, qui avaient entendu que nous nous disputions, chose qui arrivait rarement et dans tous les cas pas si violemment, ont voulu savoir ce qui se passait.
Il leur a déclaré d'emblée que l'été passé, il s'était "tapé un mec".
Deuxième coup sur la tête. Je ne reconnaissais plus l'homme qui était en face de moi. C'était un monstre. Aujourd'hui, je pense qu'il avait gardé cela tellement longtemps au fond de lui qu'il fallait que ça sorte, peu importe comment, qu'il a explosé nous jetant la vérité au visage sans se préoccuper des dégâts qu'il causait.
J'ai d'abord essayé de "digérer" ce qu'il m'avait dit. Je me suis sentie sale, bafouée, détruite. Puis l'effet de surprise passé, j'ai essayé de raisonner calmement. Je lui ai demandé ce qu'il pensait faire. Il m'a répondu qu'il ne savait pas, qu'il était bisexuel, qu'il m'aimait, mais qu'il aimait aussi les hommes.
Malgré ce qu'il m'avait fait, car ensuite, petit à petit, il m'a avoué avoir eu plusieurs aventures, j'étais prête à pardonner, à continuer notre vie à deux mais en mettant comme condition qu'il choisisse entre moi et les hommes.
Nous nous sommes donnés un temps de réflexion de six mois. Pendant cette période, nous partagions le même lit. Je n'ai jamais éprouvé de dégoût, mais plutôt de la tristesse et de l'angoisse.

Recherche de solution
Les premières personnes à qui j'en ai parlé ont été deux amies très proches et mon médecin. Tous les trois ont été d'un grand soutien. Jamais ils ne m'ont jugée, jamais ils n'ont pris parti pour l'un ou pour l'autre. Mon médecin m'a aidée à voir mon mari tel qu'il est et non pas comme je le voyais et l'idéalisais.
J'ai essayé de connaître le monde homosexuel et mon mari trouvait cela très bien. J'ai même invité quelques uns de ses amis à la maison. J'ai été à l'anniversaire de la fille de l'un d'eux. A part la fille de cet ami, j'étais la seule femme. Il me semblait que j'étais sur une autre planète. A ce moment-là, j'ai compris que je ne faisais et ne ferais jamais partie de ce monde. Et bien plus tard que notre solution (la séparation) était la meilleure pour nous. Je n'aurais jamais pu supporter de vivre une vie "à trois" et je ne me serais jamais sentie à ma place dans ce monde.
Puis un prêtre et ami m'a montré un article paru dans un journal qui parlait de HETERA. Je me suis renseignée pour savoir s'il existait une antenne romande. Malheureusement il n'en existait aucune. Mais heureusement pour moi, je comprenais l'allemand et Folma comprenait le français. Nous avons eu un échange de correspondance. Et ces échanges m'ont énormément aidée, car malgré toutes les aides extérieures de mes amies et de mon médecin, avoir le soutien d'une personne ayant vécu la même chose que moi a été précieuse. Je suis allée une fois à Uster, avec une personne du groupe de Berne qui traduisait ce que je ne comprenais pas et qui a traduit mon témoignage pour les autres participantes alémaniques. Je suis allée plusieurs fois aux réunions du groupe à Berne. Malgré le fait que les femmes que j'y ai rencontrées vivaient leur situation autrement, les échanges que nous avons eu m'ont beaucoup aidée.

La séparation
Au bout de 4 mois, mon mari a décidé de s'en aller en disant qu'il ne pouvait pas choisir et qu'il ne pouvait pas me promettre d'être fidèle.
A partir de là, la vie de tous les jours est devenue de plus en plus pénible, car il a fallu avertir les proches que nous allions nous séparer et nous ne pouvions naturellement pas dire pourquoi.
J'ai subi les attaques de ses parents qui ne comprenaient pas et qui nous traitaient d'inconscients, d'égoïstes et j'en passe.
Ce fut une période très dure car ses parents devenaient de plus en plus présents. Ils ont essayé par tous les moyens de nous dissuader de nous séparer, donnant la faute une fois à l'un, une fois à l'autre. Et chaque fois son père finissait en pleurs. Mon mari, lui, n'osait toujours pas avouer son homosexualité à ses parents.
Moi je sentais qu'ils ne comprenaient pas et qu'ils me tenaient aussi pour responsable de cette séparation et cela m'a fait énormément de mal.
Ce qui m'a fait énormément de mal aussi, c'est que mon mari a eu des rapports non protégés et j'ai pensé: "comment peut-il dire qu'il m'aime, alors qu'il met ma santé et ma vie en danger sans scrupules?"
C'était décidément un autre homme. C'était presque comme s'il faisait une crise d'adolescence, pensant qu'il était libre et invincible.
Il a trouvé un appartement et il est parti en emportant le minimum. C'est moi qui ai dû insister pour qu'il prenne certaines choses. Il me semblait qu'il ne voulait rien prendre de ce qui avait été notre vie. C'est comme si ça avait été un mauvais souvenir qu'il voulait oublier, dont il ne voulait aucune trace. Cette période fut extrêmement douloureuse.
Les filles sont restées vivre avec moi et vu l'âge qu'elles avaient, il n'y a pas eu de problèmes de droit de visite. J'ai tout fait pour qu'elles gardent le contact avec leur père, mais ni lui ni elles ne recherchaient vraiment ce contact, alors j'ai laissé faire, en me persuadant que ce n'était pas mon problème.

Aujourd'hui
En écrivant ce témoignage, c'est comme si une page se tournait. Mon mari a clairement choisi de dévoiler son homosexualité, au travail auprès des amis et dans sa famille. Pour moi, il est clair que je l'ai définitivement perdu et que nos vies ont pris des chemins différents. Nous sommes restés en bons termes, mais j'essaie de le rencontrer le moins souvent possible, surtout s'il est avec son ami, c'est encore trop douloureux.
J'essaie de reconstruire ma vie. Pendant cette période troublée, j'ai découvert la peinture et la plongée. Ce sont deux choses qui me sont maintenant vitales. Mes émotions passent par la peinture et je retrouve une certaine sérénité quand je plonge. Dans l'eau, dans ce monde calme, sans bruit, je me ressource. Mes prochains buts sont de refaire une exposition de mes tableaux (ce sera la troisième) et mon rêve est de repartir en mer pour plonger. Eh oui il faut aussi vivre de rêves. Pour le reste (avoir une nouvelle relation avec un homme ou retrouver une vie de couple) je crois que c'est encore trop tôt, malgré le fait que la solitude me pèse parfois, je ne suis pas encore prête à refaire confiance. Alors pour l'instant, je savoure une certaine liberté que je n'avais jamais eue (j'ai quitté mes parents pour vivre avec mon mari) et j'ai des amis sur lesquels je peux compter. Si j'ai besoin d'eux ils sont toujours là.
Je retrouve avec plaisir le groupe de Berne et je continue d'être suivie par mon médecin. Grâce à lui, grâce à mes amis, grâce à tout ce que j'ai découvert depuis deux ans. J'ai bon espoir de redevenir QUELQU'UN.
C'est encore parfois très dur, mais je crois que si j'ai pu surmonter cela jusqu'ici l'avenir est encore possible.